Réduire l'usage des détergents et des désinfectants à l'hôpital est nécessaire

Les hôpitaux français emploient trop de détergents et de désinfectants et surtout à mauvais escient. Philippe Carenco, médecin hygiéniste à l'hôpital d'Hyères (Var) recommande des solutions alternatives pour préserver l'environnement mais aussi réduire l'exposition des professionnels.

"On a du mal à séparer le terme de détergent à celui de désinfectant car dans les établissements, la plupart du temps, les produits sont mélangés", précise Philippe Carenco, médecin hygiéniste du centre hospitalier (CH) de Hyères, invité le 20 mars à la 6e conférence "Eau & Santé" du "Groupe de recherche Rhône-Alpes sur les infrastructures et l'eau" (Graie).

Une enquête de la Société française d'hygiène réalisée en 2015 sur 400 établissements montre que 70% des établissements de santé emploient régulièrement des désinfectants, associés à des détergents, pour l'entretien des sols (53% pour le sol de circulation, 75% pour les chambres et 80% pour le sol des sanitaires).

Or, réduire l'utilisation des détergents et des désinfectants à l'hôpital permet de réduire la quantité des principaux composés chimiques présents dans les effluents hospitaliers. On retrouve en effet 1.000 fois plus de détergents/désinfectants dans ces effluents que de résidus médicamenteux (voir TecHopital).

Les biocides ne sont pas biodégradables du fait de leur toxicité biologique. La biodégradabilité des détergents est variable selon les produits. Ces produits sont donc toxiques pour l'environnement mais également pour le personnel des établissements, chargé du nettoyage.

Un enjeu sanitaire très fort

"L'entretien des sols des établissements de soins n'a pas à faire appel à des produits désinfectants", affirme le médecin hygiéniste citant l'avis des Centers for Disease Control and Prevention (CDC) à ce sujet qui estiment que "des méthodes exceptionnelles de nettoyage et de décontamination des sols dans les établissements de santé sont injustifiées. Des études ont montré que la désinfection des sols n'offre aucun avantage par rapport à un nettoyage au détergent régulier et a peu ou pas d'impact sur la présence d'infections associées au soin."

De plus, depuis les années 1980, on sait qu'à trop employer de biocides, les risques d'antibiorésistance sont augmentés. "On chasse aujourd'hui les gènes de résistance et en particulier les fractions les plus mobiles de ces gènes. Or, ces fractions mobiles comportent des gènes de résistance communes aux antibiotiques et aux désinfectants", précise Philippe Carenco.

Des risques professionnels avérés

Dermatites, conjonctivites, rhinites, eczéma de contact allergique: l'exposition répétée aux biocides du personnel hospitalier entraîne des lésions dermatologiques. En effet, les produits biocides entrant dans la composition des désinfectants sont des molécules très réactives, irritantes et potentiellement sensibilisantes.

Les biocides:
Ammoniums quaternaires, formaldéhyde, glutaraldéhyde, chlorhexidine, amines aliphatiques et chloramine-T sont des molécules très réactives.

Ces molécules sont reconnues comme pouvant provoquer de l'asthme professionnel. En milieu hospitalier, le personnel de nettoyage est d'ailleurs le premier à souffrir d'asthme professionnel. Et il existe cinq fois plus de cas d'asthme chez les professionnels de santé que chez les employés sans lien avec l'entretien des locaux.

Si utiliser un détergent ne permet d'éliminer que 80% des bactéries, la désinfection quant à elle est éphémère. "C'est une opération momentanée qui n'est effective que pour deux heures", affirme Philippe Carenco avant d'ajouter : "Si on connaît l'agent épidémique, on peut choisir le bon traitement. Par exemple, on ne traite pas un insecte ou un virus en désinfectant". En routine, pour parer aux "infections nosocomiales, la désinfection des sols n'offre aucun avantage par rapport aux détergents". Puisque sitôt traités, les sols sont rapidement recontaminés.

Les alternatives aux désinfectants

Le Dr Carenco a rappelé qu'il existe quatre facteurs qui concourent au nettoyage: le temps de nettoyage, la température, la chaleur et l'action mécanique. La diminution d'une composante doit être compensée par une autre.

Microfibres et eau, nettoyeur vapeur, monobrosse à disques abrasifs, auto-laveuses sans produits, laveuses à brosses rotatives sont autant d'alternatives aux désinfectants et aux détergents. Ces méthodes "zéro chimie" augmentent la partie thermique ou mécanique sans augmenter le temps de nettoyage.

"La microfibre possède des propriétés mécaniques intéressantes que n'a pas le coton", précise Philippe Carenco. Elle peut "s'infiltrer plus profondément dans les irrégularités du sol", et possède des "propriétés électrostatiques" intéressantes, pour chasser les bactéries et "les prendre dans leur filet".

"Le nettoyage vapeur est une méthode très efficace et très utile qui est souvent mal accueillie en raison de la lourdeur des machines. J'espère que l'on disposera rapidement de machines professionnelles aussi légères et efficaces que celles vendues" aux particuliers, complète le médecin hygiéniste.

De plus, l'emploi des microfibres, par exemple, "permet d'utiliser beaucoup moins d'eau" pour nettoyer et de réduire le nombre de chutes sur sol mouillé, "passant de 54 à 12 par an", détaille Philippe Carenco.

Depuis début 2009, les agents de 240 établissements ont été formés à ces solutions alternatives. "Nous déployons cette pratique dans les établissements de santé hyérois, ceux du Var et depuis 2015 plus largement dans toute la région Paca, grâce au soutien de l'agence régionale de santé (ARS)". Ces solutions ont permis de réduire de 30% l'utilisation des produits en travaillant sur la désinfection des sols.

"Au début, nous avons fait l'erreur de former les agents sans former les personnes chargées des achats à ne plus commander les produits. Il est donc important de former les décisionnaires en même temps que les agents", complète-t-il.

Autres sources de biocides

La désinfection du matériel médical est une autre source de rejets de biocides dans les eaux usées. L'hygiéniste relève un "usage excessif de désinfectant" pour des dispositifs non critiques tels que les brassards, les garrots et les plateaux de soins. Par exemple, "la désinfection des piluliers est totalement exagérée".

La restauration collective emploie également des désinfectants privilégiant ainsi les méthodes chimiques de nettoyage. "C'est le plus gros consommateur après la stérilisation", ajoute-t-il.

Enfin, en blanchisserie, l'ajout de désinfectants aux lessives est "inutile", juge Philippe Carenco.

Le médecin hygiéniste note enfin "l'effet néfaste de l'externalisation de la fonction d'entretien dans les établissements puisque cela aboutit généralement à des situations difficiles en raison de: l'absence de formation du personnel, une rotation excessive ou le non-choix des produits".